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Abdellah MDARHRI-ALAOUI

 
En toutes Lettres… / Tendances de la littérature marocaine actuelle : / L’exemple de E.A. El Maleh
 
2- Comment cette communauté qui a connu le pire génocide de l’histoire humaine sous le nazisme peut-elle être amenée à être le bourreau d’un peuple qu’elle déracine, le peuple palestinien ?
Nessim, le personnage central du roman, prend conscience de ce double drame un matin de juin 1981 : il voit la photographie d’un enfant palestinien du journal, mutilé par des bombes israéliennes, lors du massacre de Sabra et Chatila. Cette image pénible le pousse à revoir la vie de la communauté juive au Maroc à partir de son propre vécu : tous les souvenirs manifestent des liens intimes entre les juifs et la population arabo-berbère à Essaouira, Safi, Marrakech, Amizmiz. Les lettres familiales le confirment : en particulier, celles du grand-père précieusement gardées dans le «Coffret du thuya».
Le narrateur ne peut alors s’expliquer le départ brutal des juifs marocains en Israël. Le récit se double d’une transposition de Nessim dans Beyrouth défigurée, à la recherche de l’enfant assassiné. Les visions de l’imaginaire se mêlent à celles de la mémoire, et Nessim fusionne avec les victimes de la guerre : les scènes finales décrivent le narrateur, entre l’éveil et le cauchemar, en témoin et victime de massacres à Tel Aviv et Jérusalem. Policiers, juges et religieux fanatiques sont représentés comme les acteurs du drame sous le regard innocent de Sarah, enfant marocaine d’origine juive de 10 ans, transplantée dans ce décor d’horreur qui rappelle les tragédies du peuple juif dans le passé.
Après cette descente aux enfers, Nessim, nouvel Ulysse, se retrouve à la table d’un café où il a rendez-vous avec un chroniqueur; mais il n’y trouve que quelques notes dispersées: les événements s’effacent derrière la réalité du texte, seule compensation qui permet à Nessim de continuer à vivre. Ici encore, l’écriture est le seul salut.
Mille ans un jour s’achève ainsi sur une réflexion sur la littérature, thème permanent de toutes les œuvres, et qui se développe davantage dans Le Retour d’Abou El Haki, la dernière œuvre de E. A. El Maleh. Ce «retour du récitant» est une quête initiatique d’un «voleur d’histoires» à travers des événements, personnages, temps, espace : le but est de restituer le sens et l’essence de la société marocaine judéo-arabe et berbère que la civilisation musulmane a fait s’épanouir. L’histoire présente montre certes son échec devant la civilisation occidentale, mais cela ne peut pas faire oublier la grandeur de ses valeurs, et de ses possibilités d’adaptation au monde moderne. Une telle lecture se vérifie dans le récit épi co-lyrique de vie d’individualités marquantes comme Amine El Andaloussi, Sofiane Abou El Raki, Ahmed El Ghazouli. L’auteur de ces évocations ici est le narrateur lui-même qui se présente comme avancé en âge; mais l’euphorie du récit de ces figures prestigieuses le font vivre dans une sorte d’atemporalité dans des espaces et des périodes pluriels. Tout au long de ce voyage dans les différents lieux de la civilisation musulmane (Fès, Marrakech, Le Caire, l’Andalousie, l’Inde), un hommage est rendu à la tradition musulmane de savoir, de culture et de refus de tyrannie, contrastant avec la violence de certaines idéologies actuelles. L’illustration est donnée encore ici par la violence en Israël à l’égard du groupe arabo-juif, Sarah et Ismaël qui s’aiment, mais sont séparés brutalement parce qu’ils sont d’origine ethnique différente.
L’évocation s’accompagne du plaisir de la méditation sur les vertus et les joies de l’écriture. Le bonheur de l’exploration de ces vies est entretenu par l’image de Nezha dont la présence paradisiaque et érotique alimente la narration. Elle est source de toutes les pérégrinations réelles ou oniriques, en particulier quand le récit se focalise sur Sofian Abou El Raki, prototype de l’écrivain et avec lequel il a, comme Aissa, différentes affinités. [ ... ]

Tendances esthétiques

Pour exorciser les événements traumatiques que nous avons évoqués, E.A. El Maleh restitue les faits vécus d’une histoire refoulée : tableaux de vie sur les fêtes, les mariages, les naissances, les deuils ... Mais plus que par leur représentation, ils prennent sens et valeur à partir de la force verbale du texte. La littérature rend possible la renaissance d’un être que le récit célèbre. Cette élaboration se réalise par le choix du genre et la particularité stylistique de l’écriture.

Le choix du genre

Le roman, genre le plus libre en littérature, rend compte efficacement de la problématique de l’œuvre: restituer une vie, individuelle et collective, dans ses dimensions historique, culturelle, philosophique. Le roman est ici un récit synthétique qui associe les différentes expressions, autobiographique, poétique et réflexive, qui servent la fiction.
De nombreux événements, surtout dans Parcours immobile, évoquent la vie même de l’auteur : famille, amitiés, amours, engagement social et politique ... Les procédés fictionnels servent ici l’autobiographie : l’étude des noms de personnages et des pronoms renvoyant au narrateur montrent le lien entre les personnages de fiction et l’auteur: le choix des divers sujets dans la progression du récit, répond à un besoin d’exprimer les différentes facettes de la vie personnelle. Elle s’élabore en fonction du travail de la mémoire, de l’étape historique et de l’évolution de la personnalité de l’auteur. La relation étroite auteur-narrateur-personnage, à la base du récit autobiographique, est renforcé ici par le croisement identitaire des personnages (notamment Josua-Aissa), ce qui permet de saisir une vie dans toutes ses nuances. Par ricochet, le lecteur marocain est lui-même interpellé par les scènes de la vie et de la mort, l’amour et la haine, le réel et l’imaginaire. Celles-ci en effet sont ancrées dans des événements auxquels il ne peut être insensible: l’avènement de l’indépendance, les émeutes de 1965 et 1981, le drame palestinien ...
La fictionnalisation de cette réalité donne une vue plus juste aux événements: le prisme de la subjectivité que le texte élabore traduit davantage les rapports qui orientent les êtres humains.
L’histoire trouve de nouvelles dimensions dans l’expression philosophique: la réflexion méditative est fréquente dans le récit. Elle a trait à la critique des idéologies, surtout dans Parcours immobile ou Mille ans un jour; au devenir des civilisations, dans Le Retour d’Abou El Haki; à la mémoire comme nécessité pour la vie, dans toutes les œuvres. Mais la réflexion sur la littérature est la plus développée: en cela, E.A. El Maleh se rapproche d’écrivains - qu’il convoque d’ailleurs abondamment dans son texte - comme Borges, E. Jabès, W. Benjamin, M. Blanchot, M. Proust, E. Canetti. De ce point de vue, El Maleh est proche de tout un courant littéraire maghrébin actuel représenté par A. Khatibi, A. Meddeb, T. Ben Jelloun. L’intérêt principal de la réflexion philosophique est de donner aux énoncés narratifs toute la signification des événements évoqués. Contrairement à son fonctionnement dans l’essai, ce type d’énoncé, comme le récit qui les inclut, a une expression poétique: elle le préserve de toute récupération qui guette le discours idéologique dans le texte dénoncé. Elle le rend accessible à un monde refoulé. C’est dans ce travail du langage que résident les valeurs stylistiques particulières de l’œuvre d’El Maleh.

Caractéristiques stylistiques

Dans la narration comme dans la réflexion méditative, le fonctionnement de la mémoire et de l’imaginaire privilégie la métaphore. Certaines ont une portée particulière : par exemple, le nom de Nessim, figure dominante de Mille ans un jour, qui signifie en arabe «vent léger et agréable». Celui de Nezha dans Le Retour d’Abou El Haki, qui veut dire «promenade». Ces images sont reprises dans les métaphores métanarratives qui définissent le récit comme «vent, «voyage», «fleuve», «désert» : ainsi la narration, comme le discours qui la commente, peuvent exprimer, par ce type de métaphores, le mouvement même de la vie; le texte dans son ensemble, jouant sur la circulation entre la narration historique, la réflexion et la poésie, suggère cette expression et se donne comme métaphore. Sur ce plan, certaines pages ont un effet particulièrement saisissant : par exemple, les lettres épico-Iyriques du grand-père dans Mille ans un jour.; le récit du voyage de Amine El Andaloussi dans Le Retour d’Abou El Haki; l’évocation de l’enfance dans Parcours immobile ou de l’amour de Nezha dans Le Retour d’Abou El Haki.
L’effet de mouvement est produit par la construction même de la phrase: celle-ci semble obéir plus au rythme de l’énonciation orale qu’aux contraintes de la grammaire du texte écrit, ce qui explique sa construction particulière: phrases très longues, ponctuation arbitraire, fragmentation de l’énoncé, infractions grammaticales produites par l’emploi fréquent des ellipses, télescopage de temps verbaux incompatibles, utilisation incongrue d’embrayeurs, parenthétisation excessive, répétition de certaines expressions. Cette incohérence stylistique rend sensible la liberté du mouvement de la parole qu’accentuent les variations du rythme et des intonations de l’association plurielle des images. Au-delà de la phrase, c’est la logique même de la narration qui se trouve bouleversée.
L’association imprévue d’énonciation d’événements, d’espaces, de temps, de registres nous oblige à des déplacements continuels d’un univers référentiel à l’autre; il arrive fréquemment que les fondements de la logique narrative classique - chronologie de événements, permanence de l’identité, stabilité des espaces - soient perturbés. Mais une autre logique est à l’œuvre: celle de l’imaginaire et de la mémoire que l’écriture littéraire, dans sa spécificité, permet d’appréhender. L’association d’événements, de propos, de lieux différents, obéit à un principe métaphorique ou analogique. A l’instar de la formation onirique, le récit sélectionne et associe en surimpression les portraits, les actions, les scènes concourant au même effet: la violence, l’amour, les correspondances interculturelles ... Le récit peut se fonder sur un principe itératif pour convoquer plusieurs fois une même image, une même idée, un même événement à des endroits inattendus du texte: la figure de l’enfant mutilé du Liban dans Mille ans un jour, l’image de Nezha dans Le Retour d’Abou El Haki, la grève de 1965 à Casablanca dans Parcours immobile ...
La représentation diégétique, constamment fragmentée, anachronique, énonciativement ambiguë, trouve son intelligibilité dans le principe sous-jacent qui ordonne l’association ou la répétition de ses unités. Amplifiant leur signification, cette technique donne une autre vision au réel qu’elle fait vivre autrement et plus intensément, comme sous l’effet d’une obsession verbale : car ici, c’est le verbe qui donne vie. La meilleure expression est le jeu introduit par la polyphonie narrative. El Maleh met l’accent sur l’engendrement des paroles multiples que crée ce langage: chaque être semble habité par des voix dont il est en quelque sorte le traducteur, l’intercesseur et le témoin en même temps. D’où cet arrière fond sonore de paroles et de bruissements qui donnent à la mémorisation la force du vécu. Tantôt insaisissables, tantôt fuyants, les échos de voix multiples tissent le texte dans ses colorations nuancées: interjections, appels, lamentations, murmures, réflexions, hymnes, prières, postures énonciatives qui dramatisent et fictionnalisent le récit jusque dans ses «masques» vocaux. Ceux-ci circulent dans l’œuvre et d’une œuvre à l’autre, s’appelant, se distinguant, s’interpénétrant dans un continuel miroitement.
Le principe de vie qui commande en profondeur la logique du récit d’El Maleh explique ce mouvement bouleversé de surface textuelle dans ses associations incompatibles et ses constructions hétérogènes : engendré par les processus du rythme, des sonorités, des images et de la syntaxe. Ce mouvement impose la reconnaissance d’une identité : celle d’un texte et, au-delà, celle de son énonciateur.
1 Cet article est initialement consacré à El Maleh et Serhane, nous en gardons uniquement la partie concernant notre invité. Voir la référence en fin d’article pour consulter la version complète. (A. Baïda).
2/1/2017
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