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Dossier réalisé par Abdelilah CHANNAJE

 
Dématérialisation : Un domaine encore embryonnaire au Maroc
 
Il est unanimement admis aujourd’hui que la dématérialisation n’est plus optionnelle ; elle est devenue, bel et bien, une réalité. En l’adoptant, aussi bien les entreprises que les administrations publiques auront la possibilité de proposer des services de bonne qualité, à un niveau de sécurité de conformité et surtout à une vitesse inégalée, permettant ainsi de créer de la valeur et d’accéder au marché mondial. Ce qui permettra au Maroc d’améliorer son positionnement au niveau des meilleurs standards internationaux.
Selon le dernier barème de la dématérialisation des Nations Unies, publié en 2016, le Maroc est classé 82ème sur 191 pays. Le Royaume a ainsi progressé de 38 positions sur l’indice global en deux ans. E-gov Index est basé sur trois critères: les infrastructures IT, le capital humain et les services en ligne. Sur les deux premiers, le Maroc est classé 93ème sur l’indice des infrastructures et 153ème sur celui du capital humain.
En revanche, il a gagné 26 rangs sur celui des services en ligne. Il s’agit des portails qui sont régulièrement lancés comme celui du Secrétariat Général du Gouvernement (SGG) pour la consultation des projets de lois et de décrets, celui des marchés publics, le tout récent site de géo localisation des services publics.
Le retard pris au niveau des infrastructures s’explique par les faibles investissements réalisés dans la mise en place de data centers et la bande passante. Ce qui constitue un obstacle pour attirer les investisseurs qui désirent des capacités plus importantes.
Le deuxième critère sur lequel le Royaume est mal noté concerne la faiblesse des ressources humaines qualifiées. Les entreprises peinent à recruter des cadres intermédiaires et des techniciens spécialisés dans la dématérialisation.

La définition qu’on donne souvent à la dématérialisation est la suivante : ce processus est la transformation des supports et processus physiques en supports et processus numériques. Elle dote l’entreprise d’infrastructures technologiques et en change l’organisation, dans le sens d’une plus grande vélocité: plus rapide, plus efficace, plus fluide, avec une trajectoire et des processus mieux définis.
Dans un récent rapport de la CGEM sur l’information financière au Maroc, plusieurs opérateurs marocains, que soient privés ou publics, ont livré leurs réflexions sur ce domaine qui fait l’actualité ces derniers jours au Maroc.
Mamoune Bouhdoud : La dématérialisation, un véritable défi pour les marchés financiers
Ainsi, selon Mamoune Bouhdoud, ex-ministre délégué auprès du ministre de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Economie numérique, chargé des Petites entreprises et de l’Intégration du secteur informel, « La dématérialisation constitue aujourd’hui un véritable défi pour les marchés financiers et les institutions bancaires, et l’ensemble de la chaine de valeur sera impactée. En amont, cela permettra l’amélioration des marchés et leur efficacité, mais aussi de renforcer cette confiance perdue après les dérives de 2008. A l’aval, cela permettra d’ouvrir de nouvelles opportunités aux nouvelles technologies et éviter la caducité de leur modèle économique. Par ailleurs, l’une des plus grandes révolutions de l’histoire des marchés financiers est en train de se produire, avec l’arrivée des fameux blockchains. Il est temps au Maroc de parler de ce sujet, pour la simple raison qu’il ne faut pas rater ce train. L’arrivée des blockchains va provoquer une révolution violente : il faut l’anticiper ou la subir. Avec cette nouvelle technologie de blockchains, on parle de plus en plus de la disparition totale du middle-office et du back-office. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, deux acteurs sur le marché financier peuvent faire une transaction et échanger une blockchain qui leur permettra la sécurisation, la transparence et éviter le risque d’avoir l’information centralisée quelque part. Le réseau leur permet de changer les choses. A l’horizon 2020, les experts estiment que le champ global des marchés financiers pourrait être profondément changé par la généralisation des blockhains ».
M. Bouhdoud ajoute que la dématérialisation peut être néanmoins une opportunité pour le Maroc qui a lancé, sous la présidence de SM le Roi, le 4 juillet 2016, le plan numérique «MAROC DIGITAL 2020». Lequel s’est fixé plusieurs objectifs, dont notamment offrir les meilleurs services publics dématérialisés aux citoyens, notamment par l’amélioration de l’accès aux services sociaux. Deuxième objectif, faire du numérique un levier de croissance inclusive et le vecteur de la grande transparence de la gestion publique. Troisième objectif, c’est d’ouvrir le Royaume sur l’économie globalisée en drainant les IDE vers l’économie numérique. En gros, en faire un levier comme à l’instar de l’automobile, l’aéronautique et d’autres secteurs pour drainer aussi les IDE.
Pour réussir ce tour de force, M. Bouhdoud estime que le Maroc a mis en place une stratégie axée sur trois piliers d’intervention. D’abord, une transformation numérique accélérée de l’économie nationale, avec par exemple 50% des démarches administratives dématérialisées à horizon de 2020. Le deuxième pilier est le positionnement du Maroc en tant que hub régional, notamment pour ce qui est du métier du l’offshoring. « Il y a certes des métiers à faible valeur ajoutée (comme les call-centers), mais le Royaume souhaite promouvoir des métiers comme les KPO, les BPO de l’offshoring, mais de plus haute valeur ajoutée. Le troisième axe est de booster les infrastructures et d’essayer d’anticiper les besoins en ressources humaines. Car on ne peut pas penser le numérique si l’on ne connaît pas les besoins dont le Maroc aura besoin d’ici 2020 », ajoute-t-il.
Karim Hajji, Directeur Général de la Bourse de Casablanca, fait observer, pour sa part, que la dématérialisation sur le secteur financier est en croissance. Une évolution, selon lui, qui n’est pas due uniquement à la forte augmentation des actifs et des opérations financières, mais aussi à une profonde mutation technologique grâce à Internet et aux réseaux sociaux qui influencent de plus en plus le monde financier. Il semble donc opportun de proposer à l’ensemble des opérateurs une stratégie technologique pour l’accompagnement, dans le cadre d’une coopération régionale cohérente et efficace.
Kenza Berrada: La dématérialisation, une étape vers la digitalisation
Kenza Berrada, Fondatrice et Associée B-Part Consulting, estime, quant à elle, que les nouvelles technologies, et notamment la dématérialisation, à travers la numérisation des supports papier, voix, images et vidéo, a permis aux entreprises de commencer leur processus de transformation digitale. Elle leur a permis de se doter d’infrastructures modernes (informatique, scanners, écrans, etc.), de revoir et de fluidifier leur processus et d’assainir leur organisation avec pour résultat la réduction des coûts de traitement et des gains conséquents de productivité.
Bernard Ferran: La dématérialisation apporte de nouveaux services auprès des dépositaires centraux
Pour Bernard Ferran, Directeur Général à Euroclear Bank pour l’Europe du Sud, le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Amérique latine et la CEI, « La dématérialisation apporte énormément de possibilités et de nouveaux services auprès des dépositaires centraux. Aujourd’hui, un dépositaire central doit se focaliser principalement sur la vélocité, c’est-à- dire qu’il s’inscrit dans une direction claire de dématérialisation. Car, le fait de dématérialiser entraîne une réduction des coûts de traitement et aussi des risques. La rapidité des paiements est par ailleurs inévitable, parce qu’à partir du moment où il y a un détachement de dividendes et un détachement de coupons à la date du paiement, les détenteurs sont automatiquement payés en bonne et due forme et à temps ».
Samer Mahfouz: La dématérialisation est la réduction de la quantité de matériaux utilisés dans une société
De son côté, Samer Mahfouz, Spécialiste en ventes de Softwares d’entreprises et Solutions de données à Thomson Reuters, note que la dématérialisation est la réduction de la quantité de matériaux utilisés dans une société. Pour la mettre en application, trois étapes sont nécessaires : utiliser moins de matériel pour produire, utiliser des matières légères au lieu des matières lourdes, et recyclage ou multifonction.
De son avis, les effets de la dématérialisation sur les marchés ont engendré trois observations. Primo, le cycle de transaction diminue, les clearings settlement sont devenus plus rapides, la mauvaise livraison est réduite et le transfert de propriété devient immédiat. Secundo, la réduction des coûts des transactions. Tertio, la croissance du marché et la compétitivité, avec notamment une augmentation du volume des transactions, une meilleure liquidité, des changements de priorité...
Cependant, les marchés se trouvent confrontés à trois défis que sont la sécurité, le risque et la résilience. Deux recommandations s’imposent : surveillance des risques qui doit être gérée en temps réel et nécessité de la signature électronique.
Autre point soulevé par l’expert : La dématérialisation a changé la certification papier par une certification électronique, mais ce changement impose de rendre l’information confidentielle.
« On entend par confidentialité, supprimer le nom de la personne et le remplacer par un code lors d’une transaction. Et ce, en gardant bien évidemment l’information principale sur la personne en question. Il s’agit de créer un Open Data Warehouse qui peut être utilisé pour des recherches comme les big data », explique-t-il.
Hassan Boulaknadal: La dématérialisation, un sujet managérial
Hassan Boulaknadal, Directeur général de l’Office des changes, indique, de son côté, que « La dématérialisation n’est pas seulement un sujet technique ou informatique, c’est aussi un sujet de bonne gouvernance et surtout un sujet managérial. La dématérialisation, telle qu’elle a été vécue à l’Office des changes, représente une chaîne de valeurs, gérée comme un projet et dont chaque maillon est porteur de valeur ajoutée. Le premier pilier de ce projet a consisté en la refonte du corpus règlementaire. Parce qu’en 2016, le commerce international, la taille des entreprises marocaines et l’acte d’investissement n’ont cessé d’évoluer, il a fallu que cette réglementation des changes, qui conditionne les transactions transfrontalières, puisse se mettre à jour par rapport à cette révolution. Il y a donc eu un effort de rassemblement de ce corpus réglementaire en un seul texte, plus lisible, plus accessible et plus fluide. Ce travail a permis également de simplifier davantage nos textes règlementaires ».
Il note enfin que « la dématérialisation nécessite des ressources humaines qualifiées et des investissements conséquents au niveau de l’informatique et de la connexion. Il ne suffit pas d’avoir un ordinateur, mais il faut aussi une connexion et les ressources adéquates pour réussir un tel projet ».
Néanmoins, pour de nombreux experts, il reste encore du chemin à faire pour le développement de la dématérialisation au Maroc. On estime que c’est un domaine qui demeure encore embryonnaire dans le Royaume. Pire, elle bute encore sur des résistances de changement car de nombreuses administrations restent encore attachées à la culture du support papier avec un cachet comme document officiel. Le gouvernement est appelé alors à déployer des efforts soutenus pour sensibiliser les fonctionnaires sur l’intérêt de passer au support électronique qui a une valeur juridique aussi importante que le document papier.
20/4/2017
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