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        Dossier

Entretien réalisé par Bouteina BENNANI

 A bâtons rompus avec Aïcha Chenna, ou cri de cœur
Indifférence gouvernementale, kafala
 
Sur la base d’une étude sur les familles monoparentales au Maroc, intitulée : « Familles vulnérables, enfants en institution », on a contacté Mme Aïcha Chenna, notre militante associative de renommée internationale, fondatrice de l’association Solidarité Féminine, qui a parlé à cœur ouvert ou plutôt qui a poussé un cri de cœur concernant les enfants des mères célibataires. Le rapport élaboré par l’Agence de développement espagnole a été piloté par le Collectif pour le Droit de l'Enfant à la Protection Familiale (CDEPF) et montre, via des chiffres éloquents, la situation d’une partie de nos citoyennes, les femmes cheffes de familles monoparentales et leurs enfants, une réalité en expansion.

L’Opinion : Tout d’abord, que pouvez-vous nous dire sur la situation des femmes dans le rapport du Maroc à Genève, lors de l’Examen Périodique Universel (EPU) à sa 27ème session ?
Mme Aïcha Chenna : Ce que j’ai appris, c’est que le gouvernement marocain est allé à Genève avec des réserves sur la condition des mères célibataires et des enfants nés en dehors du mariage, en disant que la population marocaine est traditionnaliste et qu’elle risque de rejeter ce projet. Ce que j’ai envie de répondre à ces gens qui se disent être nos responsables, à nous peuple marocain, c’est qu’ils sont en train de tout mêler à la religion. Ce n’est pas une contre-indication religieuse. Dieu n’a jamais dit qu’il fallait supprimer l’humanisme au nom de la religion. D’après d’anciennes recherches faites l’UNICEF, il y a 153 naissances chez les mères célibataires par jour. Je dis souvent, maintenant c’est déjà demain. Il faut savoir que les générations des enfants nés sous X, après ils ont eu un présumé nom de famille, sont en train de se rassembler. Une association appelée AMO (Association des Orphelins Marocains) a été créée à Casablanca et commence déjà à travailler. Ils vont prendre conscience du rôle à jouer pour défendre l’intérêt des enfants qui ont été privés de leurs racines à cause de l’hypocrisie, non seulement sociale, mais aussi gouvernementale. Et qui dit gouvernement dit développement et conscientisation de la société, amélioration et humanisation des lois et humanisation des relations entre les êtres humains. Ce que j’ai du mal à comprendre, c’est pourquoi jusqu’à aujourd’hui, on ne fait pas d’éducation sexuelle alors que le premier verset coranique lu par l’ange Jibril à Sidna Mohammed, c’est « iqrae bismi rabbika alladi khalak », « lis au nom de Dieu qui a créé l’être humain de cellules mâle et femelle ». Les enfants de 8-9ans connaissent ce verset coranique et le récitent par cœur, mais personne ne prend la peine de leur expliquer. Si c’est une question de la manière de l’inculquer, cela peut rentrer dans le cadre des fonctions des ministères chargés de la société, de l’enseignement, de la femme et de la famille, à travers des séminaires pour enseignants ou encadrants sur la manière d’expliquer l’éducation sexuelle aux enfants et adolescents afin d’éviter les catastrophes. C’est de la prévention par l’éducation.

L’Opinion : Et la problématique des enfants ?
Mme Aïcha Chenna : Il y a une indifférence vis-à-vis de la problématique des enfants qui naissent en dehors du mariage, des femmes et de la justice. J’avais eu un espoir, mais apparemment il est très mince, quand un juge de Tanger a demandé une recherche génétique qui s’est avérée positive. Il avait mis en application les textes de loi, à partir de la Constitution 2011 pour protéger l’enfant mais quand le jugement est sorti, le papa biologique a relancé la justice. Cette situation interpelle tout le monde. La problématique est là, ces enfants sont une évidence et les femmes victimes aussi. Certaines se sont lancées dans une aventure mais combien de filles sont violées ou trompées. Certaines ont été même demandées officiellement en mariage et pour la famille, elle est fiancée par « La Fatiha » qui a marié nos grands-parents. D’ailleurs, elle est encore utilisée dans certains milieux islamistes, ils se marient, font un enfant et après se débinent et demandent à la femme d’avorter, ce qui est interdit au Maroc.

L’Opinion : L’avortement est-il une solution ?
Mme Aïcha Chenna : L’avortement est un autre problème humain qu’il faut résoudre mais ce n’est pas la vraie solution, je préfère plutôt la prévention, l’information et l’éducation. Ce n’est jamais facile pour une femme de se faire avorter puisque c’est une partie de son corps qui part. Mais, si c’est absolument nécessaire, pour une raison tangible ou une autre, dans le cas d’une malformations, d’une maladie ou autres, les médecins devraient pouvoir faire l’avortement et non pas être envoyés automatiquement en prison. La formation d’un médecin coûte à l’Etat 120 millions de centimes marocains, qui part en fumée. Dommage qu’on n’ait pas voulu faire le recensement des mères célibataires pour que le paysage soit au complet. Ce que l’on sait, c’est qu’il y a plus de 27000 mères célibataires à Casablanca, mais ce n’est pas officiel. C’est un gros problème qui va nous tomber sur le dos et qui ne passera pas inaperçu. J’ai sincèrement peur du résultat de cette politique de l’indifférence dans notre pays, dans les années futures. On commence déjà à voir les premiers signes, avec les couteaux dans les écoles et les épées dans la rue. Nous sommes revenus à l’époque des chevaliers qui tuent et des seigneurs insoumis.
Le projet de loi sur l’avortement n’a bougé que lorsque Sa Majesté le Roi a appris qu’il y avait un mouvement et avait demandé à de hautes personnalités des propositions concrètes. Mais je le répète, l’avortement n’est pas la solution, mais c’est des enfants à l’école, l’éducation sexuelle à la mosquée par les fkihs, à la maison, à l’école. C’est aussi le rôle des médias via la radio et la télévision et amener dans les maisons la conscientisation sur des drames qui se passent dans notre pays. Soit on arrange notre pays et on vivra heureux dedans, sinon cela risque de nous retomber sur le dos ou celui des générations futures.

L’Opinion : L’apport associatif…
Mme Aïcha Chenna : Ce sont les associations qui font le travail pour le moment mais elles ont des capacités limitées et il n’y a plus de relève. Il faut payer du personnel qualifié, le déclarer et ce sont des services qui devraient être suivis. C’est l’Etat, censé être supérieur aux associations, qui devrait faire ce travail. Je peux être une association de la société civile et faire autre chose, comme ce qui s’est passé à Essaouira. Pour l’affaire d’El Youssoufia, à Rabat, je me demande pourquoi le procureur du Roi n’a pas été informé pour placer automatiquement les enfants ? Il en a le droit pour protéger les enfants. Et si cette mère célibataire droguée a été prise en charge dès le premier rapport, elle n’aurait pas eu les deux autres. Certes, je suis contre le placement des enfants dans les orphelinats mais dans les cas extrêmes, plutôt que d’être brûlés vifs. C’est une catastrophe. Dans quel monde sommes-nous et dans quelle indifférence ?

L’Opinion : Solidarité Féminine et accompagnement…
Mme Aïcha Chenna : Entre 2003 et 2013, 7000 mamans sont passées par SF et pu en sortir « debout », sauvées, avec leurs enfants, avec des possibilités de rattachement familial et de reconnaissance paternelle. J’ai l’impression qu’il y a essoufflement de la société civile. J’ai donné 58 ans de ma vie et je ne suis pas la seule. Ceux qui prennent la relève sont aussi essoufflés.
Les associations n’ont pas toutes des centres d’accueil, et quand bien même ils existent, ils ne peuvent contenir qu’entre 25 et 35 femmes au maximum, et pendant une période de 3 ou 4 mois, s’ils ont les moyens financiers. Parfois, ce sont les voisins de quartier qui essaient de minimiser les dégâts pour ces femmes célibataires. Seulement, il est dangereux de laisser la société gérer ce genre de problème sans se faire accompagner par les services étatiques ou par les associations.
L’écoute et l’orientation, ce n’est pas suffisant pour une association. Une femme qui se retrouve dans des difficultés, qu’elle soit célibataire, veuve, divorcée ou abandonnée, a besoin d’un accompagnement financier pendant au moins une semaine. Après, elle doit prendre ses responsabilités, être autonome financièrement en gagnant sa vie,
après avoir appris un métier. Trois ans, c’est à peine suffisant pour rendre une femme forte, la réintégrer dans sa famille et interpeller le papa biologique. L’expérience de solidarité féminine a montré que ce n’est pas par le tribunal qu’on arrive le mieux dans ce dossier mais par le dialogue. Et pour cela, il faut se déplacer, envoyer une voiture avec un chauffeur et une ou deux assistantes sociales, leur payer le déplacement, l’autoroute…mais c’est toujours plus avantageux. En juillet, SF a envoyé son service social à domicile à Taza, à plus de 850 km aller-retour en une journée, mais ils sont arrivés à faire intégrer l’enfant et à le faire reconnaître par le papa et par la famille. Pour nous, cette fatigue et ces gros efforts positifs sont des sacrifices qui en valaient la peine. Une association, c’est un engagement corps et âme avec la cause, pour tout homme ou femme.
La bonne idée qui nous a inspirés à SF, depuis le premier jour, c’est notre projet générateur de revenus qui a commencé dans une cave, avec une petite cantine et 2000 dhs. Les médias ont informé les populations et les organismes internationaux nous ont accompagnés. Une première villa avec un restaurant où l’on formait en pâtisserie et restauration, en couture et puis après, grâce aux partenaires, on a pu créer notre hammam et l’autre restaurant de Aïn Sbaa. Puis nous nous sommes mis dans l’entrepreneuriat marocain en montant des kiosques autour des hôpitaux pour les mères célibataires de SF. Elles y apprennent à devenir entrepreneurs et ce qu’est la responsabilité. Quand elles sont accompagnées, il en sort quelque chose de bien. Cela nous donne beaucoup de travail mais quand j’apprends que le fils de telle ou telle personne a son bac, qu’il est à l’université, qu’il est artiste peintre…, c’est un réel bonheur.
Le social, c’est dur. Une association qui reçoit de l’aide devrait être également contrôlée. Comment est utilisé cet argent ? il faut la redevabilité. Quand j’avais reçu le million de dollars américains d’opus, les gens avaient cru que j’allais m’enrichir. Pas un centime ne sort de Solidarité Féminine s’il n’y a pas la signature de 4 signataires, on a un comptable et on est contrôlé par un commissaire aux comptes. Il faut qu’il y ait une gestion financière claire et nette. Il faut payer le personnel, leurs droits sociaux, ils sont déclarés à la Sécurité Sociale et leur engagement associatif est solennel. Ce sont des professionnels, du matériel humain, qui rentrent dans la vie des gens, car le terrain est dangereux.

L’Opinion : Que fait-on des enfants trouvés près des bennes à ordure ? Y a-t-il une enquête qui se fait avant de les mettre dans une institution?
Mme Aïcha Chenna : Les bébés morts vont à la morgue pour être déclarés et enterrés, les vivants vont à la maison de l’enfant abandonné. Dès la découverte du bébé, il y a une enquête qui se déroule, s’ils arrivent à avoir une information, mais la maman va le déposer probablement la nuit, personne ne va la voir, elle le met dans un sac en plastique et s’évapore, elle change de quartier, personne ne sait qu’elle est enceinte. S’il y a une information, ils vont chercher les parents, sinon ce sont des enfants qui naissent avec un nom présumé de père et de mère et un nom de famille et ils vivent à l’orphelinat. Cet enfant va savoir un jour qu’il a été trouvé dans une poubelle, quelle catastrophe !
Les mères célibataires qui arrivent à Solidarité Féminine ne donnent pas l’impression d’être enceintes parce qu’elles ont tellement serré leurs ventres que le bébé n’a pas pu grandir. Alors quand elle accouche, elle accouche seule.
Dans toutes les maisons, il y a des tabous et des secrets que les personnes ne peuvent divulguer, des cas d’inceste où le papa biologique est le vrai père. C’est tellement lourd que même la mère préfère se taire. Actuellement, quand ces cas d’inceste se déclarent, la sage-femme avertit, du moins, ses supérieurs. Même si tu vas informer, en premier, tu fais une attestation jurant sur l’honneur que l’information que tu as amenée est juste, d’où et comment ? Tu vas faire une déclaration au tribunal et les Marocains n’aiment pas être convoqués dans les tribunaux ni embarqués dans ce genre de problèmes. On préfère y aller pour une dispute ou pour un héritage. Les voisins le faisaient mais ont peur ces jours-ci du retour du bâton ou d’un coup de couteau, ce sont des histoires qui n’amènent que des problèmes. C’est la réalité. On doit être conscient. Faut-il un policier derrière chaque citoyen ? La police judiciaire fait tout ce qu’elle peut, j’en témoigne. La société doit aider.

L’Opinion : Quel est le coût d’un enfant abandonné ?
Mme Aïcha Chenna : Les enfants abandonnés, non pris en charge, coûtent beaucoup à l’Etat alors que lorsqu’on laisse l’enfant avec la mère, elle l’éduque et l’aide à se développer pour l’élever comme il faut, cela en fait un citoyen. Mais aussi des économies, au lieu de les compter parmi les prisonniers ou de les placer dans les orphelinats. C’est coûteux et ils sont déracinés puisqu’ils ne connaissent ni leur père ni leur mère.

L’Opinion : La sensibilisation avant et pour tout
Mme Aïcha Chenna : Je suis dans une période où je sensibilise les jeunes, surtout au niveau des universités. Il faudrait qu’ils fassent attention, qu’ils se prennent en charge et en professionnalisme puisque les politiciens, aujourd’hui, ne veulent rien faire. La population marocaine est pour la plupart jeune, je vous assure que quand vous parlez franchement et honnêtement aux étudiants islamistes, ils vous écoutent. Cela veut dire qu’il y a eu des manipulations par certains prédicateurs et on les laisse faire. La religion est très importante et doit être absolument personnelle. On prie Dieu pour nous même. La religion est pour moi et la société est pour nous tous et la loi pour nous tous. C’est ce que je reconnais pour les civilisations qui ont réussi.

L’Opinion : « A haute voix », « Miséria » et les distinctions…
Mme Aïcha Chenna : Le livre « A haute voix » raconte l’histoire des mamans de Solidarité Féminine et de leurs enfants. Ce sont des lettres ouvertes envoyées à la société marocaine. Par contre, « Miséria » parle de mes expériences. Et toutes les gratifications qu’on reçoit, c’est parce qu’on reçoit des stagiaires de toutes les régions du monde, l’information circule et on est ainsi connu au niveau international. Je trouve dommage que ce soient les internationaux qui nous reconnaissent. Si au moins ils écoutaient les gens du terrain, nous leur donnerions gratuitement notre expérience.
Je rends grâce à la société civile qui se déploie dans tout le territoire Marocain et on a un Roi qui a pris conscience de la problématique des enfants en situation difficile et qui a créé des centres accompagnés par l’INDH.
En 2017, en une année, j’ai eu deux Prix, en plus des symboles, le millénium et autres : le Prix de la fondation du bénévolat français et le Prix Monte-Carlo pour le droit des femmes. Ce sont des reconnaissances internationales qui me remplissent d’énergie. La reconnaissance nationale, c’est dans la rue que je l’ai, en faisant des courses ou autres. Entre les navets et les carottes, on prend des photos. Mais aussi à travers les médias. Si la Constitution marocaine a considéré les médias comme société civile, c’est qu’ils font un travail que l’Etat ne fait pas, malheureusement. Vous brûlez vos doigts pour illuminer les autres qui ne veulent pas ouvrir les yeux. La société civile n’est pas indifférente à ce qui se passe, elle bouge mais elle n’a que les moyens d’influence sut l’état d’esprit des marocains.
Il y a pas mal d’associations qui font du bon travail et les Médias sont notre porte-parole. On fait le terrain mais qui le voit ? Qui s’en rend compte ? Ce sont les médias qui transportent l’information ailleurs. A condition que la malédiction de la mal orientation, des mauvais états d’esprit ou des faux calculs politico-politiciens de certains ne les prennent aussi. On compte aussi de vrais politiciens, des gens nobles qui aiment leur pays et font leur travail. C’est la vérité.
L’Opinion : Possibilité de reconnaissance paternelle sans mariage avec la mère, un effort formidable
Mme Aïcha Chenna : Malgré que l’Etat marocain soit allé aux Nations Unies avec des réserves, le service d’état civil dirigé par le ministère de l’Intérieur a envoyé une circulaire dans les arrondissements où il y a les services d’état civil. La circulaire dit : « Un papa marié légalement peut déclarer son enfant dans les 30 jours après la naissance, avec l’acte de mariage ». Il a un livret de famille, il n’y a donc pas de problème. « Un papa biologique qui veut reconnaïtre son enfant va lui aussi à l’état civil, il a même un papier légalisé à l’arrondissement disant : je déclare cet enfant (cela s’appelle ilhaq), c’est mon enfant mais je n’épouse pas la mère. Au moins, l’identité de l’enfant est garantie et c’est un effort formidable, il y a la tendance humaniste et la tendance islamiste.
Je ne sais pas comment ils lisent l’Islam, pour moi, c’est la solution miracle, Dieu nous a donné une religion où il y a tout « wa d3ouhoum li abaihim », je ne suis pas savante mais cela veut dire donne lui son identité. J’ai grandi à Marrakech, nos ancêtres avaient droit à 4 épouses légitimes et ils avaient une domestique à la maison. Quand il lui fait un enfant, il le reconnaît, mieux que cela, à l’époque, personne ne se posait de questions et il héritait autant que ses frères et sœurs légitimes.

L’Opinion : La Kafala au Maroc
Mme Aïcha Chenna : La kafala ou adoption est une procédure sérieuse qui ne se fait pas aujourd’hui uniquement par l’assistante sociale seule ni par l’association seule, mais par le procureur du Roi. Une jeune fille célibataire au Maroc, qui a un travail stable et de quoi vivre, divorcée, veuve ou stérile, a le droit d’adopter un enfant en kafala, même s’il n’y a pas d’homme dans sa vie. On lui confie l’enfant et l’Etat lui donne un papier officiel. C’est une réussite dans la plupart des cas.
C’est une bonne chose, au moins l’enfant grandit dans une famille. Quand la prise en charge se fait dans les règles et qu’on explique bien à la mère adoptive ce qu’elle doit faire et à quel âge elle doit dire la vérité à l’enfant, il n’y a pas de problèmes. La difficulté, c’est quand on les laisse grandir dans l’anonymat.
Moi, je reste dans la logique, si une femme a un accident, elle doit garder son enfant et l’Etat est en devoir de l’aider pour le garder. C’est une erreur qui n’a pas été corrigée dès le départ, c’est à l’Etat de protéger la population, c’est son devoir et le Maroc n’est pas un pays misérable. D’ailleurs, j’ai appris que le Maroc et l’Algérie refusent que les associations marocaines reçoivent directement de l’aide de l’Union Européenne, c’est parce qu’ils ont peur que la société civile soit plus forte et qu’elle demande des comptes. Au contraire, on est là pour les aider à trouver des solutions aux problèmes. Les comités sont tous bénévoles et gratuits, c’est le personnel qu’il faut payer, ils doivent nous faire confiance. En tout cas, c’est notre devoir national, c’est comme cela que je conçois les choses. Tant qu’on est vivants, on essaie de faire ce qu’on peut, on le fait par devoir, par amour pour notre pays, et on ne cherche pas de récompense.

Entretien réalisé par Bouteina BENNANI



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Questions sur le Rapport « Familles vulnérables, enfants en institution »


L’Opinion : Le rapport est intitulé : Familles vulnérables, enfants en institution
Mme Aïcha Chenna : Pour moi, les enfants en institution sont déracinés et ils vont grandir déracinés, parce qu’un enfant a besoin de ses racines. L’orphelinat n’a jamais fait naître de bébé, il peut juste protéger. En orphelinat, il y a plusieurs mamans d’un seul coup donc un enfant ne peut pas se repérer avec une seule personne qui devrait être sa mère, voilà pourquoi ces enfants sont perturbés. Je vous parle d’exemples concrets que j’ai vécus. Ces gens sont dans une souffrance extrême parce qu’ils ont eu l’intelligence de faire des études. Ils m’ont dit à plusieurs reprises : « Nous sommes déracinés », même les enfants qui ont grandi dans des associations type qui ouvrent les portes m’ont dit : Il est vrai que l’association nous a fait grandir, on a eu à manger et pu faire des études mais il y a quelque chose qui nous manque, ce sont nos racines. On ne connaît ni notre père ni notre mère, on aurait mieux fait de mourir avant, peut-être que notre mère aurait mieux fait d’avorter ». C’est un vrai problème.

L’Opinion : L’étude a ciblé les familles monoparentales, les ménages de 1 à 3 personnes représentent 20,1% du total des familles. Les familles monoparentales sont en hausse, ne constituent que 8,1% avec une fréquence plus élevée en milieu urbain qu’en milieu rural.
Mme Aïcha Chenna : Ce sont des chiffres alarmants. Les familles monoparentales sont laissées - pour - compte. Ce chiffre pourrait diminuer s’il n’y avait pas eu détournement de la justice et l’obligation de l’éducation sexuelle. C’est une conséquence directe du mariage des mineures, des mariages par la Fatiha et du travail domestique des petites filles. Pour marier sa fille en bas âge, le père dit qu’il est pauvre, vit dans un bled perdu où il n’y a ni eau ni électricité. Cela lui fait une bouche en moins à nourrir et comme j’ai l’impression, on ne parle plus de planning familial, il marie la fille à partir de 10 ans par peur du déshonneur. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’en mariant sa fille par la Fatiha, cela ne compte pas pour l’état civil. L’homme peut disparaître du jour au lendemain et laisser la fille avec un enfant ou plus. Comment va-t-elle survivre avec un père qui n’en veut pas ? Elle n’a pas été formée ni alphabétisée, même si elle a été à l’école, elle a besoin d’être en âge de travailler pour garder ses enfants. Il n’y a pas de crèches au Maroc pour garder les bébés pendant la journée de travail. Au moins, elle sait qu’ils sont entre de bonnes mains. Il n’y a pas une politique systématique et c’est le travail des communes.

L’Opinion : Dans le rapport, ils stipulent qu’entre 40 et 90% des familles monoparentales ont trouvé des difficultés pour l’enregistrement des enfants à l’état civil
Mme Aïcha Chenna : Oui, parce que l’officier de l’état civil demande toujours : « Où est son père ? ». Quand on reçoit la mère, tout ce qu’elle veut, c’est le nom et l’enregistrement à l’état civil de son enfant pour qu’il ne soit pas bâtard. Alors que le père a peur de reconnaître l’enfant et d’être obligé de donner la pension alimentaire ou un héritage. Au niveau des tribunaux, je crois qu’on travaille toujours avec le document de Cheikh Khlil, de mars 1983, qui dit qu’un enfant né de la fornication est considéré comme bâtard et doit le rester même si le test génétique est positif et que le papa biologique le reconnaisse. J’ai l’intuition que c’est ce qui a été interprété par le tribunal de Tanger quand le père a fait le rappel au tribunal. C’est une injustice. On en a assez de la politique de l’autruche, où est la responsabilité politique ?
L’Opinion : 85% de ces familles monoparentales sont confrontées à des obstacles pour leur accès à la santé
Mme Aïcha Chenna : Oui, parce que la santé coûte de l’argent. Pour avoir une carte de l’AMO (Assurance Médicale Obligatoire), il faut un certificat de résidence et une fiche du loyer et les gens ne déclarent pas le loyer, ils ne veulent pas être encombrés par ces histoires. On se retrouve dans un cercle vicieux. La femme vit dans le quartier mais elle n’est pas officiellement reconnue, ni son enfant d’ailleurs.



6/2/2018
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