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        Editorial
 Il y a 28 ans, la grève générale du 14 décembre 1990
Quand l’action syndicale sert de locomotive à l’action politique

Par Jamal HAJJAM

Il y 28 ans, le 14 décembre 1990, le Maroc vivait un tournant décisif de son Histoire récente. Deux des centrales syndicales les plus représentatives, l'UGTM et la CDT, mettaient à exécution un mot d'ordre de grève générale. Largement suivie sur l'ensemble du territoire national, cette grève connut de graves débordements dans plusieurs villes, avec un « pic » de violence à Fès et à Tanger. Des jeunes désœuvrés issus de quartiers périphériques déshérités, pour qui la journée de grève signifiait une journée de révolte contre leurs conditions de vie, se sont mêlés de la partie transformant rues et avenues en un champ de bataille. Les forces de l'ordre, loin d’être tendres, ont tiré à balles réelles, faisant des dizaines de morts. Ce fut un « vendredi noir ». Dès le soir, les arrestations allaient rythmer la suite des événements pour déboucher sur des procès expéditifs avec des condamnations à la prison ferme atteignant, dans certains cas, 20 ans de réclusions. Des condamnations par contumace à la peine capitale ont également été prononcées.
La grève générale était le résultat d'un long bras de fer entre le gouvernement et les syndicats. Le pays vivait à l'époque une grave crise multisectorielle engendrée, d'une part, par les retombées sociales négatives de l'ajustement structurel dicté par le FMI, et, de l'autre, par les politiques suivies à l'époque que les syndicats et l'opposition politique n'hésitaient pas à qualifier de politiques anti-sociales.
Le gouvernement de l'époque dirigé officiellement par le Dr Azzedine Laraki, mais effectivement par l’omnipotent Driss Basri, ministre de l'Intérieur, avait, depuis l'annonce de la décision de la grève le 17 novembre 1990, opté pour le louvoiement. Le dialogue qu'il fit mine d'ouvrir avec les syndicats fut une coquille vide. L'Exécutif avait même impliqué d’autres syndicats à audience négligeable et exigé des revendications chiffrées dans chacun des secteurs, question de noyer le poisson.
L’UGTM et la CDT, qui étaient engagées dans une action commune depuis 1986 déjà et qui avaient lancé plusieurs séries de grèves sectorielles sans parvenir à des résultats concluants, demeurèrent intransigeantes. Pour elles, la situation ne pouvait supporter davantage d’ajournement. Leur cahier revendicatif, décliné en 13 points, comportait des revendications à caractère d’urgence, notamment celles relatives au respect des droits syndicaux, à la cessation des licenciements arbitraires, à une augmentation des salaires indexée au coût de la vie, à l’augmentation du SMIG et son application à tous les secteurs, à la révision et l’application de la législation de travail, à l’obligation de l’affiliation à la CNSS, etc.
Pendant plusieurs jours, ce fut un dialogue de sourds et au fur et à mesure que la date fatidique approchait, la tension gagnait en intensité. Elle allait atteindre son paroxysme, le 5 décembre 1990 lorsqu’un Conseil de gouvernement fut sanctionné par un communiqué interdisant la grève en des termes à peine voilés. Pour les syndicats comme pour les partis politiques d’opposition, le contenu du communiqué mettait en cause la constitutionnalité du droit à la grève, « (…) le recours à la grève générale, disait le communiqué, est un acte non conforme et non admis par les us et coutumes en cours dans les pays démocratiques. Aussi, l’annonce de la grève générale ne saurait-elle être acceptée (…) le gouvernement réaffirme sa détermination d’user de tous les moyens dont il dispose pour que l’ordre public soit protégé ».
Après cette maladroite sortie de l’Exécutif, le débat a dépassé le caractère syndical pour atteindre la sphère politique. Les critiques à l’encontre du gouvernement fusaient de toutes parts amenant ce dernier à se radicaliser davantage et à poser comme préalable à tout dialogue « sérieux » le report de la grève.
Le round suivant allait se dérouler dans l’hémicycle parlementaire. On était le 11 décembre. Les partis politiques d’opposition, observant jusque-là une neutralité intéressée, passèrent au soutien actif des deux syndicats dans leur bataille « constitutionnelle » face à l’Exécutif. Le syndrome sécuritaire qui articulait les attitudes du gouvernement, a-t-on martelé, n’était en effet que le reflet de la précarité de son action.
Le 12 décembre au soir, une rencontre de la dernière chance, entre les deux centrales et la commission gouvernementale chargée du dialogue social, allait s’avérer un remake des rencontres précédentes. Les membres de la commission ont réédité les intentions vagues du gouvernement tout en exigeant le report de la grève en contrepartie uniquement d’un engagement de principe. La rencontre s’est soldée par un échec.
Dès le lendemain, l’UGTM et la CDT réitèrent leur appel à la grève générale, appelant les grévistes à faire preuve de calme et de responsabilité. Face à l’impasse, le ministre de l’Intérieur Driss Basri, assisté par le Premier ministre Azzedine Laraki, tente la voie politique en prenant attache, le 13 décembre à 11 heures, avec feu M’hamed Boucetta et M’hamed Douiri, respectivement Secrétaire Général et Secrétaire Général adjoint de l’Istiqlal. Les deux ministres ont demandé aux deux dirigeants istiqlaliens d’intervenir auprès de l’UGTM pour suspendre la grève, car, pour eux, le Parti de l’Istiqlal « exerce une influence sur l’UGTM dont les dirigeants appartiennent au parti ». La réponse a été sans équivoque : « Le parti n’intervient pas dans les décisions relatives aux questions syndicales, lesquelles sont prises par l’UGTM en toute indépendance « » (…) la décision de grève a été prise après maintes tentatives effectuées par l’UGTM et la CDT pour convaincre le gouvernement à renoncer à sa politique qui a conduit au mécontentement général du peuple ».
Driss Basri eut alors recours à la menace en insinuant que Douiri (chargé des questions syndicales au sein du parti) « est le responsable de cette grève et qu’en incitant à celle-ci, il assume la responsabilité de la violence ». Réponse du berger à la bergère : « Si le gouvernement assume la responsabilité de la dégradation de la situation sociale (…) il est, par voie de conséquence, responsable de toute provocation pouvant conduire à la perturbation de l’ordre ».
La suite relève du public. Le 14 décembre, c’est la paralysie totale. La grève a viré à l’émeute et à la répression. Evidemment, les émeutiers n’ont pas été les grévistes, mais des jeunes qui en avaient ras-le-bol. Le plus important théâtre des opérations fut la ville de Fès. Des bureaux de poste, six usines, des banques, des stations d’essence, des boutiques grandes et petites, des dizaines de voitures, un hôtel Palace et bien d’autres édifices ont été saccagés, voire brûlés. Les forces de l’ordre, recevant l’ordre de tirer, ont tiré.
Les autorités donneront le chiffre de 5 morts et 130 blessés avant qu’une commission d’enquête ne rectifie les choses en avançant près de 40 morts. La presse, elle, parlera de dizaines de morts, voire plus de 100 morts, comme ce fut le cas pour le quotidien « Al Alam » dont le directeur, Abdelkrim Ghallab, allait être poursuivi en justice pour « fausse information de nature à troubler l’ordre public ». Le procès « Al Alam » fut abandonné, mais la vérité sur le nombre de morts à Fès n’éclatera au grand jour que bien plus tard avec la découverte par l’IER de 106 tombes appartenant aux victimes de ces événements. « Al Alam » avait dit vrai.
Les arrestations des émeutiers, mais aussi des syndicalistes ne se comptaient plus, dont celle de feu Titna Alaoui, à l’époque secrétaire général de l’Union régionale (UGTM) à Fès. Des verdicts sévères allaient être prononcés à l’issue de procès expéditifs.
La tension demeurait indescriptible jusqu’à ce que le Roi défunt Hassan II disculpait, dans un discours le 5 janvier 1991, les syndicats de la responsabilité de la violence ayant marqué la journée du 14. Les syndicalistes condamnés furent relâchés.
La grève générale de décembre 1990 demeure une date particulièrement déterminante de l’évolution de l’action sociale et politique du pays. C’est en effet l’action syndicale commune entre l’UGTM et la CDT qui allait favoriser l’action commune entre l’Istiqlal et l’USFP, deux principales formations de l’opposition à l’époque. Ces dernières sont prévenues en 1992 à mettre sur pied la Koutla démocratique qui a joué un rôle capital dans les réformes constitutionnelles et politiques des années 1990. Lesquelles réformes ont balisé le terrain à l’avènement de l’alternance consensuelle qui a permis au Maroc d’inaugurer une nouvelle ère de respect des droits et d’ouverture des grands chantiers sociaux et économiques.
De toute évidence, l’action syndicale a joué le rôle de locomotive à l’action politique.

Jamal HAJJAM

14/12/2018
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