En fait, les deux pays ne se parlent plus depuis 2018, l’année où le Royaume a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran, à cause des soupçons de son ingérence dans les affaires intérieures des pays arabes et son rôle suspect dans le soutien du Polisario, comme le fait le régime des Mollahs avec les milices yéménites Houthis. Lorsque le Maroc a décidé de boucler les canaux diplomatiques en 2018, il a ouvertement accusé Téhéran « d’entraîner et d’équiper les milices du Polisario via son bras armé le Hezbollah ». Une accusation que Téhéran n’a jamais réfutée par des preuves tangibles, bien qu’elle continue de la démentir.
Jusqu’à présent, le Maroc n’a pas réagi à l’annonce iranienne. La réaction de Rabat est d’autant imprévisible et difficile à imaginer que la relation avec l’Iran est tellement tendue et compliquée, vu les nombreux sujets de désaccords qui s’accumulent et sur lesquels le Maroc reste intraitable, surtout lorsqu’il s’agit de son intégrité territoriale.
Force est de rappeler qu’il n’y a pas longtemps, l’Iran était accusé de jouer un rôle néfaste et déstabilisateur au Maghreb en soutenant le séparatisme. Son implication a été dévoilée par les leaders du Polisario eux-mêmes, dont le soi-disant ministre de l’Intérieur du front séparatiste, Omar Mansour, qui, en octobre 2022, a laissé penser que le front Polisario envisageait d’employer des drones dans des opérations contre le Maroc.
La menace a été tellement prise au sérieux du côté marocain que l’ambassadeur du Royaume auprès des Nations Unies, Omar Hilale, a mis en garde contre l’intention du régime iranien d’armer les milices du Polisario, tout en promettant une réponse ferme et sans équivoque si cela s’avère vrai. A cela s’ajoute la proximité du régime iranien avec l’Algérie, laquelle est mal perçue par le Royaume qui y voit une menace.
Si le Maroc a toujours été ferme vis-à-vis de l’Iran, c’est parce que le régime des Mollahs donne l’impression qu’il est convaincu que sa révolution chiite doit être exportable. D’ailleurs, le Royaume se souvient très bien comment l’Iran a été tenté de propager le chiisme au Maroc dès les premières années qui ont suivi la révolution de Khomeini.
En réalité, ce que cherche l’Iran, un Etat devenu paria vu son ingérence déstabilisatrice quasi-chronique au Moyen Orient, (intervention en Syrie, soutien aux rebelles Houtis au Yémen, parrainage du Hezbollah au Liban…), c’est de tenter de se relégitimer sur la scène internationale. Sous sanctions occidentales, ébranlé par une révolte populaire suite à la mort de la jeune Masha Amini, l’Iran semble se résigner à redorer son blason par une politique de détente à l’endroit deses ennemis historiques tels que l’Arabie Saoudite.
L’accord de réconciliation signé avec l’Arabie Saoudite, grâce aux bons offices de la Chine, a profondément changé la donne puisque personne n’imaginait que Ryad tournerait la page aussi facilement. Ce qui est sûr pour l’instant, c’est que l’Iran s’est résolu à aller dans la voie de l’apaisement… pour des objectifs réalistes. « L'Iran est en passe de normaliser ses relations avec les pays arabes. Deux éléments ont changé la donne. D'une part, la grave crise économique qui secoue le pays, de surcroît aggravée par l'affaiblissement récurrent du régime. D'autre part, les dynamiques régionales issues des accords d'Abraham qui dessinent une nouvelle géopolitique du monde arabe, et les craintes de l'Iran de voir l'Arabie Saoudite normaliser à son tour ses relations avec Israël », nous explique une source diplomatique bien informée.
Si l’Arabie Saoudite a opté pour cette option, c’est parce que le contexte actuel y a été favorable, puisque tout le monde connaît les relations compliquées entre Ryad et l’Administration de Joe Biden. A cela s’ajoute le fait que Ryad n’a pas encore normalisé ses relations avec Israël. Pour le Maroc, les choses sont différentes puisque le Royaume se voit désormais engagé dans l’axe Washington/Tel-Aviv. Le Maroc et Israël, rappelons-le, ont développé un partenariat solide et multidimensionnel depuis la reprise des relations diplomatiques en 2020. Ce à quoi s’ajoute la volonté du gouvernement israélien d’aller de l’avant et de reconnaître officiellement la souveraineté du Maroc sur son Sahara, comme l’ont fait savoir plusieurs membres du gouvernement actuel. En parallèle, l’alliance maroco-américaine n’a eu de cesse de s’affermir depuis la déclaration tripartite, bien que l’Administration Biden ne se soit pas montrée très enthousiaste quant à la décision de Donald Trump qu’elle a, pourtant, maintenue.
Face à cet acte de mea culpa de l’Iran, le Maroc est devant un choix difficile d’autant que le Royaume risque de compromettre son alliance avec les Etats-Unis et Israël en cas de rapprochement ostensible avec l’Iran. Toutefois, certains observateurs n’écartent pas ce scénario bien qu’il soit très improbable vu la doctrine réaliste de la diplomatie marocaine. Mais tout dépend de la position de l’Iran sur la marocanité du Sahara et des retombées des accords d’Abraham. Bref, quoiqu’on en dise, la réaction du Maroc à l’offre iranienne reste compliquée à déchiffrer. Mais une chose est sûre : « Le dossier du Sahara est le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international, et l'aune qui mesure la sincérité des amitiés et l’efficacité des partenariats que le Royaume établit ».
Trois questions à Abdessalam Saâd Jaldi « L’apaisement est possible à condition que l’Iran abandonne ses ambitions hégémoniques et révolutionnaires »

- Comme vous le savez, le Maroc est un pays très attaché au multilatéralisme, au règlement pacifique des différends et à la coopération internationale. Cela fait partie de sa doctrine diplomatique. Rien n’empêche en principe que le Royaume accepte toute tentative visant à normaliser les relations entre le monde arabe et l’Iran à condition que ce pays change de politique régionale et abandonne ses ambitions hégémoniques et révolutionnaires dans la région. Au-delà de l’Iran, je rappelle qu’il y a des constantes immuables dans la politique arabe du Maroc. En plus de la défense de la cause palestinienne, le Maroc reste attaché à la souveraineté des pays arabes et à la réinvention de l’action arabe commune.
- Pourquoi l’Arabie Saoudite s’est-elle résolue à pactiser avec son ancien ennemi juré ?
- A mon avis, cette réconciliation pourrait baisser les tensions dans le Golfe et dans les foyers de confrontation entre les Saoudiens et les Iraniens, notamment au Yémen. En effet, l’apaisement avec Téhéran ne pourra qu’aider Riyad à s’extirper du bourbier yéménite, condition sine qua non de la réussite de l’ambitieux plan de modernisation de l’Arabie Saoudite, dans le cadre de la Vision 2030. Il conduira aussi Ryad à se rapprocher davantage de son nouveau principal partenaire commercial, en l’occurrence la Chine, avec qui elle a amorcé un partenariat renouvelé, sans se distancier de son principal partenaire stratégique et sécuritaire, à savoir les Etats-Unis, avec lesquels les autorités saoudiennes ambitionnent de réinventer la relation.
- Et Israël dans tout cela, quelle place occupe-t-il dans cette équation arabo-iranienne ?
- Permettez-moi de rappeler que l’accord entre Ryad et Téhéran a aussi des dividendes économiques, dans la mesure où les États du Golfe et l’Iran se doivent de s’assurer un minimum de stabilité pour garantir leur croissance et leur prospérité, notamment l’Iran qui est en proie à une grave crise. Pour Israël, par contre, qui aspire à normaliser le plus vite possible ses relations avec Ryad tout en contenant Téhéran, l’accord en question n’augure rien de bon pour l’Etat hébreu. En outre, le climat politique morose en Israël, où les formations d’extrême-droite et religieuses ont le vent en poupe, risque d’isoler Tel-Aviv dans la région.
Propos recueillis par A. M.
Médiation chinoise : Les subtilités du rapprochement irano-saoudien
En gros, la Chine a pu, en parvenant à réconcilier Téhéran et Ryad, réaffirmer son rôle de puissance mondiale de tout premier plan, rôle qu’elle souhaite jouer à l’avenir. « De l’autre côté, l’accord tripartite illustre le recul de l’influence américaine dans le Moyen-Orient, au fur et à mesure que Washington se désengage de la région et se dirige vers l’espace indopacifique, en proie de devenir le nouveau centre de la gravité mondiale », explique M. Jaldi, précisant que « cette posture semble pousser les alliés traditionnels des EtatsUnis dans la péninsule arabique à se tourner davantage vers l’Asie, dans la perspective de développer une autonomie géopolitique ».
L’info...Graphie
Rabat - Téhéran : Histoire d’une relation mouvementée
En dépit d’une embellie éphémère à la fin des années quatre-vingt-dix, le Maroc a rompu à son tour les relations diplomatiques en mars 2009. À l’époque, le Royaume a évoqué l’ingérence iranienne dans les affaires des Etats arabes pour justifier sa décision, telle qu’expliquée dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères. La rupture fut de courte durée puisque Rabat et Téhéran ont repris le dialogue cinq ans plus tard.
En 2014, le Maroc a rouvert les canaux diplomatiques et les deux pays ont fini par officialiser le rétablissement des relations. Encore une fois, l’accalmie n’a pas duré longtemps puisque l’ingérence iranienne a dépassé le périmètre du Moyen-Orient pour inclure le Maghreb où Téhéran a été soupçonné de soutenir le Polisario par l’intermédiaire de son bras armé au Liban, le Hezbollah. Un soutien perçu comme une menace par le Maroc qui a décidé, à nouveau, début mai 2018, de couper les liens diplomatiques.